Plongée dans les archives de l’exposition “Yves Saint Laurent 1971. La collection du scandale”
Vendredi dernier un petit groupe du Séminaire de la mode de l’IHTP a eu la chance de visiter l’exposition « Yves Saint Laurent 1971 – La Collection du Scandale », avec Sandrine Tinturier, responsable de la conservation à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, et Dominique Veillon, auteur du texte sur la mode des années 40 dans le catalogue de l’exposition.
Plusieurs propos très intéressants de Mme Tinturier ont retenu notre attention :
- Yves Saint Laurent et Pierre Bergé mettent en place une politique de conservation pour leur projet muséal dès 1974. A chaque collection, ils choisissent ensemble quelques pièces pour entrer dans les archives.
- Cette exposition présente 28 modèles sur les 84 portés lors du défile de 1971– qui provoqua un véritable scandale en raison de ses allusions à peine cachées à la période de l’Occupation. Ils proviennent tous des archives YSL à l’exception de deux modèles (un tailleur-pantalon de gabardine noir, modèle n°5, qui est prêté par le musée Galliera, et un tailleur autre tailleur numéro 26 provenant de la collection privé d’Anouschka.)
- La richesse des archives YSL on permis aux conservateurs de mener un travail de recherche qui remonte les traces mêmes de la création:
- les murs de l’exposition reproduisent à grand échelle les planches de collection sur lesquelles figurent les croquis de chacun des modèles du défilé.
- Les numéros inscrits en rouge correspondent aux numéros du programme et permettent de relier les modèles à leur croquis originel, leur fiche d’atelier, leurs accessoires, et leurs photographies !
Au-delà de la collection de 1971 elle-même, cette exposition met bel et bien en lumière la richesse du fonds des archives Yves Saint Laurent qui possède de très nombreux documents : 5 000 vêtements et plus de 15 000 accessoires, dessins, patrons…
Petit passage en revue:
- Depuis l’ouverture de la maison, les articles de presse retraçant l’histoire du couturier (ou le mentionnant simplement) ont tous été conservés année après année (dans l’exposition, ils sont présentés sur Ipad).
- Les pièces textiles ainsi que les dessins constituent les autres pièces conservées en très grand nombre au sein des collections – Yves Saint Laurent réalisant entre 100 et 200 dessins par nuit. Récemment, la Fondation a d’ailleurs retrouvé un carton remplis de dessins d’Yves Saint Laurent de la période Dior. Les croquis préparatoires, les brouillons, ainsi que les ébauches réalisés par du couturier sont si nombreux qu’ils permettent de retracer la genèse d’un modèle, de reconstituer les différentes étapes par lesquelles YSL est passé pour aboutir à un tel prototype de vêtement
- Le fonds photographies est également très important
- Le fonds de mannequin Stockman aussi. La Fondation en conserve 130, et notamment ceux de Danielle Mitterrand, Bernadette Chirac, Catherine Deneuve et Carla Bruni dont les mensurations étaient fixées et conservées en mémoire par la maison Yves Saint Laurent.
Focus sur trois documents d’archives particulièrement intéressants :
Les chartes de collections, ou planches de collection . Christian Dior réalisait les mêmes. Il s’agit de planches (feuilles de papier cartonnées quadrillées 65 cm sur 50 cm) où sont regroupées toutes les informations relatives à une collection : croquis originaux de chaque modèle; nom et numéro des modèles, nom des ateliers; nom des mannequins; numéro de fiche d’atelier; échantillon; parfois nom des fournisseurs, brodeurs…
Chaque fiche porte un nom : ici « Habillé »
Les fiches de manutention: ou la radioscopie d’un modèle. On y trouve toutes les informations concernant un modèle :
Cette planche correspond au manteau n°13 en velours noir brodé lèvres:
La Bible (fiche d’atelier): c’est l’objet vers lequel le couturier revient sans cesse car y figurent toutes les informations relatives à un modèle. Autour du croquis original réalisé sur une feuille quadrillée se trouvent le numéro du modèle (en rouge); le nom du mannequin qui le porte (souligné en rouge), le numéro de passage du mannequin, le nom du fournisseur du tissu du modèle, les matières utilisés; le coloris du tissu ; le numéro du tissu ; la mention des accessoires accompagnant le modèle ; parfois un échantillon…
De manière générale, tout un vocabulaire se met en place dans la maison de couture :
- Croquis original (réalisé par YSL, transmis en chef d’atelier, il est le “point de départ de la réalisation du modèle en atelier”, il peut être accompagné d’un échantillon de tissu et du numéro de fiche d’atelier) ;
- Croquis “non choix” (croquis dessiné par YSL mais qui n’a pas abouti à la création d’un modèle);
- Empreinte générale pour l’impression sur étoffe (impression du motif sur papier réalisée avant l’impression sur textile, elle permet de contrôler la qualité du dessin et des couleurs);
- Fiche d’atelier: ou Bible (voir supra)
- Photographie de défilé (elle présente le modèle photographié lors du défilé. S’agissant de la collection 1971, 70 modèles ont été photographiés);
- Photographie de dossier de presse (certains modèles sont photographiés à nouveau après le défilé pour être présentés aux journalistes, ou aux clientes et acheteurs étrangers; pour la collection 1971, 28 modèles ont été photographiés pour ces usages);
Quelques mots sur les tissus et broderies:
- Échantillon de Mesrine présenté dans l’exposition : André Mesrine, brodeur, père de Mesrine, a cessé de broder quand son fils est devenu l’ennemi public numéro 1
- Les tissus imprimés: ils étaient réalisés par les soierie Abraham (http://culturebox.francetvinfo.fr/tendances/mode/les-soieries-dabraham-renaissent-au-momu-danvers-133445). André Barrieu était l’un des employés de la maison Abraham. Dessinateur textile, il a réalisé pour la collection de 1971 plusieurs motifs inspirés des céramiques grecques du Ve siècle avant Jésus-Christ. Souvent il demandait à Yves Saint Laurent ou à son entourage de lui donner des pistes pour les motifs à créer pour les collections : ces inspirations pouvaient aller de la Villa Majorelle au peintre Bonnard –Yves Saint Laurent lisait alors à ce moment là un livre sur ce peintre.
Et pour finir, 3 questions posées à Sandrine Tinturier :
Q : Qu’est ce qui vous a le plus surpris dans vos recherches pour l’exposition ?
A : La véhémence de la presse lors de la réception du défilé en 1971 tandis qu’aujourd’hui cette collection ne présente rien de choquant pour nous. Nous avons une quinzaine de classeurs avec les coupures de presse qui montrent à quel point les journalistes avaient été choqués.
Q : Comment est-ce que cette collection de 1971 se place entre les collections d’avant et d’après ?
A : En regardant la collection d’avant, on se rend compte que les turbans étaient déjà présents. La presse raconte que la seule fausse note du défilé de 1970 était l’apparence de Paloma Picasso en robe jaune qui faisait très « fripe » … Mais la collection d’après, celle de 1971, est inspirée de Paloma dans cette tenue ! La seule que la presse n’aimait pas. Par ailleurs, Yves Saint Laurent a toujours dit que Paloma était sa seule muse. Les autres femmes étaient des amies, mais Paloma, elle seule, était sa muse.
Q : Est-ce que la collection de 1971 s’est bien vendue en magasin ?
A : Oui, la collection s’est pas mal vendue. Les cahiers de vente notent que 401 ou 403 modèles ont étés vendus. Il faut aussi noter que la collection d’après est un peu dans le même esprit que celle de 1971…
Plus d’images ici: https://www.facebook.com/histdemode
A noter: l’exposition se termine le 19 juillet!
Informations: http://www.fondation-pb-ysl.net/fr/Yves-Saint-Laurent-1971-774.html
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sophie Kurkdjian (29 juin 2015). Plongée dans les archives de l’exposition “Yves Saint Laurent 1971. La collection du scandale” Cultures et Histoires de Mode. Consulté le 16 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/pn9r













